Pour l’Afrique, j’accuse !

PAYS : Autres Pays
DATE DE PUBLICATION : jeudi 14 janvier 2016
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

Pour l’Afrique, j’accuse. Comment rester serein face à la perspective d’une catastrophe sans précédent dans l’histoire de l’humanité qui menace un continent entier ?

Ph d'illustration

J’accuse les gouvernements français qui se sont succédé depuis 1960 de s’être surtout souciés d’y maintenir leur influence : politique d’abord, en confortant au pouvoir ceux qui restaient dans notre allégeance, au besoin par interventions militaires : du Cameroun dès 1959 au Tchad en 1984, en passant par le Gabon, la Mauritanie, les Comores, le Zaïre, etc. Economique ensuite, avec le maintien de ces pays d’une économie dominée, apte à nous ravitailler en francs, nous assurant des débouchés privilégié …

J’accuse la majorité des dirigeants africains d’avoir d’abord profité des privilèges du pouvoir, en vivant largement au-dessus des ressources du pays : la ville de Yamoussoukro, le « Versailles ivoirien » a contribué à l’endettement de ce pays, dont on a trop longtemps vanté la réussite économique : on parlait du « miracle ivoirien ». Puis d’avoir exporté une partie des capitaux reçus au titre de l’aide, d’avoir abusé de la corruption. Mais n’oublions pas d’accuser les corrupteurs, qui sont parmi nous …

J’accuse largement la coopération française d’avoir accepté de financer des projets somptuaires et d’avoir favorisé ces métropoles aux quartiers extravagants (qui avoisinent « les bidonvilles du désespoir »). Comme Cocody à Abidjan ou la corniche Ouest de Dakar. D’avoir financé des projets aberrants, comme les deux grands barrages du fleuve Sénégal en 1986. Je l’accuse d’avoir accentué les inégalités du savoir en finançant le seul enseignement du français aux dépens des autres langues nationales africaines.

J’accuse la Banque mondiale d’avoir jusqu’au rapport Berg de 1981, préféré les cultures d’exportation, « les seules qui permettent de rembourser les emprunts » aux dépens des cultures vivrières. Ayant largement financé les oléagineux, le thé et le tabac, les prix mondiaux de ces produits ont chuté et nous en profitons, nous les pays riches. Et tous ces organismes, le GATT* inclus n’ont rien fait contre la dégradation des termes de l’échange qu’ils se contentent (tardivement) de déplorer et qui ruine l’Afrique.

J’accuse le Fonds monétaire international d’acculer ces pays à une austérité payée par les plus pauvres et de refuser tout protectionnisme, pourtant indispensable au départ du « développement ». Et de compromettre l’avenir des enfants d’Afrique en obligeant à réduire les dépenses d’éducation et de santé. Sur ce point, j’ai l’appui de l’Unicef***, dans son dernier rapport sur l’Afrique.

J’accuse la grande majorité des bureaux d’études et des experts internationaux de toucher des honoraires et des salaires extravagants qui ponctionnent une large part des crédits « d’aide » en Afrique. Timberlake cite des salaires allant jusqu’à 180 000 dollars US par an.

J’accuse certains des experts comme Jean-Marie Cour, auteur d’inscription rapport d’un pour la CEE** « Image à long terme de l’Afrique », de n’avoir absolument rien compris aux différences entre « notre » développement et celui des Africains, tout comme W.W. Rostow en 1960, mais ce dernier était alors plus excusable.

J’accuse tous ces projets industriels dont beaucoup ont rapidement fait faillite, et dont les autres ont ruiné les artisanats autochtones sans être capables de fournir et les besoins de base et le niveau d’emploi dont ces pays et ces populations ont besoin.

J’accuse enfin, et sur ce point l’agronome est plus catégorique, tous ceux, Européens et Africains qui ont promu et favorisé des projets de développement rural, totalement inadaptés. Certains comme l’arachide mécanisée ont ruiné l’écologie du Tanganyika à la Casamance. Les autres ont totalement négligé la protection de l’environnement et ainsi largement favorisé les érosions par l’eau et le vent, la dégradation des sols, donc finalement l’avancée du désert. Et, plus grave encore, ont ruiné l’ensemble des paysanneries africaines.

J’accuse enfin tous ces responsables, dirigeants, experts, etc. d’avoir, si souvent, par leurs politiques, ignoré, ruiné et méprisé les paysans et les paysannes de ces pays d’Afrique.

Arrête-nous là, mais cette liste n’est pas « exhaustive ».

René Dumont
Pour l’Afrique j’accuse
P.256-258

Recouper par Issa B.M. Sangaré

« Jeunes, efforcez-vous toujours de comprendre les hommes, et recherchez par tous les moyens la mutuelle compréhension ! Alors, nos différences, au lieu de nous séparer des autres, deviendront sources de complémentarité et d’enrichissement mutuel. »

Amadou Hampaté Ba, « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs »

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