Lorsque chez soi devient « un sens interdit » !

PAYS : Mali
DATE DE PUBLICATION : mercredi 13 avril 2016
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent dans le cachot du désespoir (…) car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse » Aimé Cesaire.

Lorsque chez soi devient un sens interdit : ne revient pas, reste là où tu es !

En disant à ses proches qu’on se prépare pour retourner au bled, les amis, les camarades, connaissances virtuelles et même les ennemis te supplient pour ne pas rentrer comme si notre Faso (pays) est devenu l’enfer sur terre. Mais ce qu’ils oublient, personne ne viendra l’édifier à notre place. Il fut un temps, nos parents étaient aussi hors du pays pour diverses raisons : études, commerces … mais à un moment donné, ils sont rentrés pour contribuer à l’essor du pays. En restant tous à l’étranger, nous allons laisser la place aux prédateurs, qui vont s’emparer de nos terres et de nos biens et ça sera une recolonisation totale, j’ai peur que cela ne soit pas déjà le cas. Le jour que nous déciderons de rentrer, nous risquerons d’aller travailler pour eux comme ce que nous faisons à l’occident. Comme le dit l’autre : « ça sera de revenir chez soi en étranger ou bien d’être un aventurier sur sa terre natale ».

Lorsque chez soi devient : tout le monde veut partir

Vieux, jeunes, hommes, femmes et enfants (la grande majorité) veulent quitter notre Faso comme si partir est la délivrance, synonyme de bonheur, de réussite. En réalité peu importe pour eux, qu’il soit synonyme de bonheur ou pas, tout ce qu’ils veulent c’est de partir, de tourner le dos à ce milieu infernal de paupérisation aigüe. Allez savoir pourquoi, les agences d’immigration pour le Canada sont si sollicitées. Combien comptabilisent-elles comme chiffre d’affaire pour la constitution des dossiers des candidats pour l’immigration ? Allez savoir pourquoi les cliniques accréditées pour les visites médicales pour immigrer au Canada sont si sollicitées ? Le cas du Canada ne concerne que les intellectuels, quant aux analphabètes, ils veulent juste partir, peu importe la destination, pourvu qu’ils quittent le Faso seulement.

Lorsque chez soi devient : la même rengaine, ça ne va pas, hier était mieux qu’aujourd’hui

Seuls nos gouvernants et leurs acolytes disent que tout va bien, mais on le sait dans leurs tréfonds, ils sont conscients de la réalité. Ailleurs, chez la masse laborieuse, la société civile, les porteurs d’uniforme en un mot, les forces vives de la nation, c’est le même refrain : ça ne va pas, hier était mieux qu’aujourd’hui. Je n’ai pas pu oublier la phrase de cette mère de famille qui m’a dit : « ça ne va pas, nos filles sont là, elles ont terminé les études, elles n’ont pas de boulot, elles essaient tout, par finir si elles n’ont rien, elles se tapent le trottoir ». Lorsqu’une mère de famille te regarde dans les yeux pour te dire cela, c’est que ça ne va vraiment pas.

Lorsque chez soi devient : le rêve n’est plus permis, il n’y a plus d’avenir

Le seul rêve pour mes contemporains c’est de partir, comme si le départ est synonyme d’une vie meilleure, plein de bonheur. Mais ce qu’ils ne savent pas, la majorité d’entre nous, donc de la diaspora, ne raconte pas la réalité des choses et des faits, ici ce n’est pas l’Eldorado. Ma génération pense qu’il n’y a point d’avenir pour eux au Faso. Elle pense que leur avenir se trouve ailleurs, donc il faut partir. Rester là-bas est comme être possédé par les démons et la délivrance n’interviendra qu’en quittant le pays.

Lorsque chez soi devient une prison : l’avenir est scellé entre quatre murs.

Mes contemporains qui sont volontairement ou involontairement restés au pays, pensent qu’ils sont emprisonnés, que leur avenir est scellé et le dernier recours pour la libération psychologique ou physique c’est de fuir, de partir, de quitter le Faso pour de bon pour ne plus revenir. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ma visite de la Maison des Esclaves de l’île de Gorée. Là-bas, il y avait un quai dénommé : ‘’le chemin de non-retour’’. Avant nos parents et arrière-grands-parents étaient amenés de force sur ce quai pour le voyage en sens unique, donc pas de retour. De nos jours, la majeure partie de ma génération, de leur propre gré, veut quitter pour le voyage en sens unique, pour ne plus revenir : sommes-nous les damnés de la terre ? Non, je refuse de croire à cela, une autre Afrique est possible.

Chez moi, mon Faso c’est le Mali. Mais en tant que panafricaniste, ayant visité plusieurs pays africains francophones, mieux encore avec l’Internet et les réseaux sociaux, je suis en mesure de vous témoigner que ce n’est pas le Mali seulement qui souffre de nouvelle pandémie mais l’écrasante majorité des pays de l’Afrique Noire, singulièrement de l’Afrique francophone.

Ce texte est un requiem pour les 300 jeunes maliens qui sont morts en 2015 dans la méditerranée, selon le Ministre malien de l’extérieur, Dr Sylla. C’est également pour ceux dont les corps n’ont pas été retrouvés ou repêchés.

Ce texte est une oraison pour tous les fils et toutes les filles de Mama Africa qui sont morts en agonisant dans les forêts de Ceuta et Melilla, à la recherche du bonheur pour leurs ascendants et descendants.

Une oraison pour tous ces enfants de la mère des terres, qui ont rendu l’âme lors de la traversée du désert du Sahara en fuyant l’Afrique à la recherche d’un lendemain meilleur.

Article initialement publié sur le blog de Issa Balla Moussa Sangaré

« Jeunes, efforcez-vous toujours de comprendre les hommes, et recherchez par tous les moyens la mutuelle compréhension ! Alors, nos différences, au lieu de nous séparer des autres, deviendront sources de complémentarité et d’enrichissement mutuel. »

Amadou Hampaté Ba, « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs »

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