"Kemtiyu Seex Anta" : enfin un film sur Cheick Anta Diop !

PAYS : Sénégal
DATE DE PUBLICATION : lundi 30 mai 2016
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

Dans le processus de réalisation d’un film, il y a toujours des écueils à éviter, des pièges dans lesquels ne pas tomber, des difficultés à surmonter. Il y a les difficultés inhérentes au sujet de l’histoire que l’on veut raconter. Il y a parfois celles que le réalisateur s’impose à lui-même. Ousmane William, pour mener à bien son Kemtiyu, était confronté aux deux.

Faire un film sur Cheikh Anta Diop est difficile d’abord dans le choix de la porte d’entrée chez un homme multicartes. Le cinéaste le dit : sur cent heures de témoignages, il n’en a gardé qu’une et 34 minutes. 94 minutes pour pénétrer dans chacune des multiples vies du sujet et s’arrêter sur le pas de chaque porte. William Mbaye invite alors le spectateur à faire seul le reste du chemin. Il réussit à lui transmettre le désir d’en savoir davantage. Il s’agit là du spectateur qui ne le connaissait pas « sur le bout des doigts » pour utiliser une expression de la coproductrice et monteuse du film.

Car une autre difficulté était de ne pas décevoir l’attente du spectateur passionné de Cheikh Anta et familier de tous les thèmes développés. Là encore peu d’entre ces « initiés » trouveront à redire car si le film n’est pas exhaustif - aucun ne saurait l’être – il est inspirant et cela suffira largement à leur bonheur.

La censure dont a fait l’objet Cheikh Anta Diop de la part du régime politique de l’époque donne lieu à une autre difficulté : faire un film sur un personnage historique sans disposer d’archives ou presque. William Mbaye a fait des merveilles avec le peu de documents historiques à sa disposition. Le film commence et prend fin sur un plan de Cheikh Anta s’adressant à un jeune public nigérien lors de sa « conférence de Niamey ». L’un des rares documents de cette nature qui circule.

Au début, il raconte comment il est tombé sur l’Egypte par hasard, à force de chercher. A la fin, il invite cette jeunesse, dont il veut réveiller le bâtisseur de nations qui sommeille en chacun de ses membres, à chercher à son tour pour pouvoir accéder à la connaissance directe. Le message est humaniste : la vérité n’a pas de couleur ; cette bonne parole a été entendue par ceux qui ont hérité le « sanglot de l’homme noir » et qu’il a poussé à une reprise en main de leur destin : le compagnon sénégalais, l’étudiant nigérien ou guadeloupéen, le politicien américain… Le message est humble : après avoir accédé à cette connaissance directe par des travaux de recherche, nous pourrons réfuter ces théories si elles nous semblent erronées et même le trainer dans la boue. Les témoignages des proches montrent à quel point cette humilité est une marque de fabrique familiale.

Une difficulté encore était de savoir jusqu’où irait le parti pris du film. Il existe, il est assumé. Mais l’apparition, au milieu de cette heure et demie, d’un égyptologue français qui descend les thèses du héros est salutaire. Là encore le réalisateur réussit un bel exercice : faire dialoguer le détracteur avec sa cible à trois ou quatre décennies d’intervalles. Comme si Cheikh Anta avait anticipé la critique. En cela la « passe d’armes » sur « le nez du sphinx » est savoureuse.

Ousmane William Mbaye s’est imposé une difficulté supplémentaire. Ne voulant pas déroger à son style, il n’a pas eu recours à la narration. Il fallait donc trouver les connecteurs logiques entre les différents témoignages, les archives, les images parlantes. Le montage de Laurence Attali est, de ce point de vue, un modèle du genre.

L’autre réussite est la musique du film composée par Randy Weston. Ces notes de Jazz remplies de mélancolie accentuent ce trait du personnage principal que l’on voit lorsqu’il parle de l’impossibilité qu’il a eue de former des jeunes parce que l’université française de Dakar l’en a empêché, de ce besoin qu’ont ces jeunes de faire valider toutes les thèses par des spécialistes occidentaux parce que « la vérité sonne blanche », du vide fait par les intellectuels autour de Césaire alors qu’il défendait Nations nègres et culture …

Ce film est une œuvre sur le courage d’un homme, sa constance, son refus du compromis sur les terrains intellectuels (refus motivé de la falsification de l’histoire) et politique (plus d’équité et de justice sociale). C’est aussi la chronique d’un rendez-vous manqué entre un peuple et l’un de ses plus dignes fils. C’est le portrait d’un incompris y compris dans les cercles intellectuels et politiques engagés dans les luttes sociales. Il était ainsi pris entre deux feux. D’un côté les brimades du pouvoir senghorien, de l’autre le procès en antimarxisme que décrit si bien Boubacar Boris Diop intenté par ceux avec qui il partageait le front social. L’écrivain trouve le bon mot pour résumer l’incongruité de cette situation : « c’était une drôle d’époque » sourit-il.

On sort de ce film en découvrant ou se rappelant d’une chose au moins : Cheikh Anta Diop est une leçon d’une brulante actualité.

Article initialement publié sur le blog de Racine Assane Demba

« L’époque où le maoïsme, le trotskisme, le léninisme divisaient les campus et opposaient les étudiants est révolue. L’époque de la Haute-Volta où il était question de courant réformiste liquidateur et de courant orthodoxe est à jamais révolue. C’était la belle époque des rêves révolutionnaires et internationalistes. Il était question de conviction, de lutte et de prise de conscience, de la nécessité d’abattre le grand Capital et ses conséquences, toutes choses nobles. Mais une des particularités de cette époque : la bourse était régulière et tous les bacheliers en avaient ; étudiant était synonyme d’avenir, de réussite sociale. Étudiant était un titre qui s’apparentait à chevalier de la connaissance mais surtout haut cadre et grand homme politique en herbe. Aujourd’hui les choses sont très loin de celles qu’elles furent à cette époque. Il y a un grand manipulateur des étudiants : la Misère »

Norbert Zongo in ‘’L’Indépendant’’ du 24/12/1996.

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