Guinée, un an d’Ebola : la cata !

PAYS : Guinée
DATE DE PUBLICATION : samedi 3 janvier 2015
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

A l’heure des bilans et des rétrospectives des faits marquants de l’année écoulée, je voudrais revenir sur l’évènement qui m’a le plus sonné au cours des 12 derniers mois. Il s’agit, sans suspense, de la tragédie Ebola.

2014 aura été l’année la plus désastreuse dans l’histoire de la Guinée indépendante. C’est un peu notre année zéro. Personne, ici, ne risque de regretter ce millésime durant lequel un malheur nommé Ebola s’est abattu sur le pays, faisant de ses habitants, du jour au lendemain, d’indésirables pestiférés dans les quatre coins du globe.

Tout est parti du sud du pays. En début d’année, la presse locale rapporte des cas de décès attribués à « une maladie mystérieuse » en Guinée forestière, notamment à Guéckédou et à Macenta. Cela dure environ deux mois (janvier et février). Le 21 mars, les autorités annoncent que la « maladie mystérieuse » en question n’est autre que la fièvre hémorragique à virus Ebola. Stupeur. Puis interrogations. Qu’est-ce qu’Ebola ? Quels sont ses modes des transmission ? Peut-on en guérir ? Comment la maladie est-elle arrivée en Guinée ? Face à l’absence ou au retard des réponses à ces questions, que chacun se posait dans son for intérieur, les populations ont fini par tomber dans le déni.

Des rumeurs, relayées par téléphone arabe, ont commencé à courir niant l’existence d’Ebola en Guinée. Certains analystes de bar-cafés de Conakry ont vite fait d’attribuer l’origine de la rumeur au pouvoir en place pour des « fins politiques » selon eux. Vérités et contrevérités se mêlent et s’entrechoquent. De la cacophonie, commence à naître le doute. Tergiversations jusqu’au plus haut sommet de l’Etat. Quelle attitude faut-il adopter ? On nage dans le flou total.

Médecins Sans Frontières (MSF) est la première organisation à sonner le tocsin. Elle déclare que la maladie est très dangereuse et que si rien n’est fait, elle pourrait se propager et causer d’énormes dégâts. Une sorte de prémonition, puisque c’est ce qui est arrivé finalement après que le Libéria et la Sierra Léone aient déclaré des cas. Panique générale. La presse étrangère se mêle dans la danse et réoriente ses projecteurs sur les trois pays « ébolatés » après la guerre de Gaza. Le 13 aout, l’état d’urgence sanitaire est décrété après moult hésitations.

La Guinée devient ostracisée. Les expatriés plient bagages, laissant derrière eux des hôtels déserts. Les Etats voisins, pris de frilosité, ferment leurs frontières en cascade. L’isolement culmine quand l’Arabie Saoudite déclare les pèlerins guinéens indésirables pour le Hadj 2014. C’est l’apocalypse chez les candidats au départ. Jamais cela n’était arrivé en Guinée, pays à nette dominance musulmane. Même avant la naissance de l’aviation, nos fidèles musulmans avaient accompli ce pilier de l’islam en se rendant aux Lieux Saints de l’Islam à pieds ou à dos de cheval…

Les réticences d’admettre la maladie et l’hostilité contre les personnels soignants se multiplient à la vitesse de propagation de l’épidémie qui touche désormais l’ensemble des quatre régions naturelles du pays. Un pas est franchi mi-septembre avec le massacre d’une équipe de huit personnes parties sensibiliser à Womey, un village de N’Zérékoré perdu dans la forêt. L’indignation et la honte dépassent les frontières guinéennes.

Fin septembre, les fêtes de l’indépendance prévues à Mamou, le 2 octobre, sont reportées sans surprise au mois de décembre. La rentrée scolaire et universitaire, elle, est renvoyée sine die. Ebola fait comprendre qu’elle ne joue pas. Ce que confirment les économistes de la Banque mondiale qui annoncent une baisse de 2,1% du PIB de la Guinée en 2014.

Sur le plan humain, l’épidémie continue à faire des ravages : 1.697 décès sur 2.695 cas au 29 décembre 2014, selon l’Organisation mondiale de la santé ! Et l’on continue à égrainer les macabres statistiques.

Mais satané Ebola n’a pas que refroidi les relations avec nos voisins, détruit l’économie et surtout enlevé de précieuses vies humaines. La maladie nous oblige également à modifier nos comportements, les plus naturels : serrer la main du voisin, accueillir et prendre soin d’un proche malade, laver et enterrer nos morts selon nos traditions et religion.

Personnellement, Ebola a rendu dingue l’hypocondriaque qui m’habite. Un mal de tête passager, la moindre fièvre, un léger gargouillement ventral me font systématiquement penser à Ebola, sans raison. Impossible de tomber normalement malade à cause de ce maudit virus.

Pourtant, nous vivions presque harmonieusement avec notre cher paludisme, notre fidèle fièvre typhoïde et nos inséparables dysenteries amibiennes. Ebola est venu casser tous ces liens d’affection séculaires. En 2014, il nous a même privés du choléra saisonnier de l’hivernage à Conakry. Avant, nous amenions ces maladies dans nos centres de santé pour les tuer. Maintenant, elles nous tuent à la maison de peur d’aller choper Ebola dans les hôpitaux délabrés. Voyez combien ce virus est sadique…

Ebola nous a également prouvé nos carences en matière d’organisation et d’équipement. On pensait pouvoir venir à bout de l’épidémie en six mois. Un an plus tard, on ne voit toujours pas le bout du tunnel ; et sans l’aide de la communauté internationale, les ravages auraient été sans doute plus catastrophiques.

2015 est une année pleine d’espoir pour nous donc même si l’horizon est loin d’être dégagé : rentrée scolaire et universitaire incertaine, menace de grève générale des syndicats, meeting à hauts risques de l’opposition, élections locales et présidentielle, en principe, et bien sûr la cata Ebola et son cortège de dégâts. Dieu sauve nous !

Article initialement publié sur le blog de ALIMOU SOW

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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