Conakry, le règne de la télécommande

PAYS : Guinée
DATE DE PUBLICATION : mardi 15 décembre 2015
CATEGORIE : Blog
THEME : Société

Kaléta commence à mettre toute la lumière sur la vie des foyers à Conakry bercés par une obscurité permanente, 57 ans après l’indépendance de la Guinée. Depuis le lancement, fin septembre 2015, de ce barrage hydroélectrique de 240 MW qui fournit jusqu’ici régulièrement du courant électrique à la capitale et à quelques villes de province, les habitants de Conakry émergent progressivement de l’ignorantisme sous lequel ils étaient ensevelis.

Mais ils n’échappent pas à la règle de l’éblouissement, effet d’optique qui frappe celui qui passe de l’ombre à la lumière éclatante. Les Conakrykas usent et abusent du courant, aveuglés par la découverte presque inattendue de cette denrée rare. Plusieurs fois désabusés, ils sont sans doute sceptiques sur la pérennité de ce service social de base dont la fourniture a toujours été un enjeu électoral majeur.

Alors on en « profite ». Et pas qu’un peu ! En attendant la pose systématique des compteurs électriques dans les foyers pour l’établissement correct des factures de consommation, c’est la course à l’armement… électroménager. Fers à repasser énergivores, réfrigérateurs grabataires, thermoplongeurs antédiluviens, four à micro-ondes, climatiseurs, téléviseurs, cuiseurs…Conakry est littéralement noyée sous un déluge de matériels électriques souvent de seconde main importés de l’Occident.

Au grand dam de la sécurité des consommateurs et de la protection de l’environnement. A ce rythme, il faut espérer que la COP22 sera organisée à Conakry pour sauver ce qui aura survécu… En attendant, la petite classe moyenne émergente entend bien profiter de l’opportunité pour améliorer sa qualité de vie. Grand, risque d’être le désenchantement quand le courant sera facturé à sa juste valeur.

Sans surprise, la télé occupe la tête de la longue liste d’appareils électriques achetés. Elle trône au salon dans pratiquement tous les foyers urbains électrifiés. Au sein des jeunes couples, les femmes la désirent aussi plate et large que possible. La longueur de la diagonale de l’écran est un étalon de mesure de leur satisfaction. C’est à croire que, physiquement, elles s’identifient à cet objet devenu leur second miroir après Facebook.

Passé ce détail esthétique, l’inévitable débat sur les programmes à suivre s’impose. Et c’est là que, toujours au sein des couples, la télécommande prend toute son importance. Discrète habituellement, elle savoure sa revanche suscitant l’envie de chacun au point de semer la zizanie entre mari et femme. Pour mieux régner, la télécommande divise les chaînes de télé en nombre, mais surtout en genre. Jeux et sports pour le mâle, musique et feuilletons pour la femelle.

Et c’est parti pour la « guerre » alimentée par les distributeurs d’images satellites qui jettent régulièrement de l’huile sur le feu en proposant de nouvelles chaines dans chaque catégorie.

Si pour les hommes le sport se résume aux championnats de football européens et les compétitions internationales, pour les femmes, en revanche, les sujets sont plus complexes et variés.

La passion de nos femmes pour les feuilletons est un véritable sujet d’étude sociologique. Elles sont insatiables de ces histoires d’amour à l’eau de rose déclinées en un chapelet interminable d’épisodes quasi-identiques. Et c’est là que ça devient vraiment intriguant, puisque voir un seul de ces feuillons, c’est voir tous les autres.

Le scénario est généralement construit autour de l’amour, la gloire, la beauté, l’argent, le mensonges et les trahisons. Des thèmes que les scénaristes, selon leur imagination, mixent et remixent à l’envie en y ajoutant quelques ingrédients : de l’eau et du sable fin saupoudrés de musique exotique.

C’est au milieu des années 1990, selon mes souvenirs, que notre télévision nationale a commencé à diffuser ces télénovelas à travers le feuilleton Mari Mar. Par la suite, on a vu fleurir dans les rues de Conakry des Rosa et des Léopoldina étrangement fagotées. Le Cercle de feu et Femmes de sable allaient enfoncer le clou. Depuis l’arrivée des bouquets, c’est le déferlement : Amour Océan, Cœur Brisé, Vaidehi, Main Teri, Paloma, La Patrona, …

En dehors du plaisir de voir la fin du film, qui se termine toujours par un « happy end », l’apport culturel de ces télénovelas est fort discutable. Y en a qui pensent qu’elles contribuent tout simplement à abêtir davantage celles qui en sont accros. Au regard de la culture générale de nos braves étudiantes, je suis tenté d’y croire. Inversement, nul ne peut affirmer que le foot à la télé favorise l’émergence des Senghors dans les universités…

En tout cas, ni la bizarrerie des titres, ni les réalités socio-culturelles éloignées, ni le doublage de piètre qualité de ces feuilletons latino-américains ou indiens ne constituent un frein pour leur succès fulgurant chez nous. Au contraire.

Les fournisseurs d’images sont ceux qui ont le mieux compris ce phénomène, multipliant l’offre sur les bouquets satellitaires. En mars dernier, le groupe THEMA a sauté le pas pour créer carrément la chaine bien nommée NOVELAS TV sur le bouquet CanalSat. Désormais, dans les foyers, il faut engager des pourparlers même pour voir le Journal sur la chaine nationale ! On ne respire plus.

Quand la tension monte gravement dans les couples pour le contrôle de la télécommande, certaines femmes n’hésitent pas à proposer à leur mari d’acheter un second téléviseur. Quitte à chasser définitivement le très peu de quiétude qu’on trouve dans un appartement à Conakry ou à saler un peu plus la facture d’électricité et d’abonnement aux chaines de télé. Aux frais du Monsieur, bien sûr.

Mais ne dit-on pas que ce que femme veut, Dieu le Veut ? Reste à savoir si c’est l’inverse est valable.

Article initialement publié sur le blog de ALIMOU SOW

« Oui, nous [Blaise Compaoré et moi] habitons l’un en face de l’autre. Je l’ai invité à déjeuner. Nous avons échangé sur ce qui lui est arrivé, car, comme moi, il a subi un coup d’Etat. Je l’ai trouvé serein et je crois que je suis un exemple pour beaucoup. Il faut de la patience, de la sérénité … Le temps est un facteur important. »

Henri Konan Bédié in J.A n°2945 du 18 au 24 juin 2017.

img