Ces catastrophes qui ont ôté le cache-sexe de Conakry

PAYS : Guinée
DATE DE PUBLICATION : jeudi 30 juillet 2015
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

La scène, filmée avec un téléphone portable, est digne d’un documentaire de National Geographic Channel tourné à l’archipel des Bissagos. On y voit trois personnes juchées sur l’épave d’un congélateur traversant les deux voies de l’autoroute Fidel Castro de Conakry à la nage ! Cela s’est passé au quartier Bonfi où le temps s’est arrêté ce samedi 25 juillet 2015 en fin d’après-midi.

De mémoire d’homme, rarement la capitale guinéenne n’a été autant lessivée que pendant les 10 derniers jours de ce mois de juillet 2015. Une semaine, quasiment sans interruption, les vannes du ciel sont grandes ouvertes déversant des mètres cubes d’eau sur chaque millimètre carré du sol de Conakry.

Puis arriva ce qui devait arriver.

Des catastrophes en cascade : inondations, éboulements, accidents de circulation. Au moins quatre personnes ont perdu la vie depuis le début du déluge, selon les médias.

Sur les principaux axes routiers, les caniveaux ont recraché sur la chaussée tout ce qu’ils avaient dans le ventre offrant un spectacle dégueu.

Dans les anciens quartiers de Conakry, comme celui au nom évocateur de Tombo, les vieilles maisons ont l’air d’être bâties sur des pilotis, certaines n’étant accessibles qu’en radeau de fortune de type vieux congélateur. Plusieurs citoyens sont courbaturés à force d’évacuer les eaux pour déblayer leur … Tombo.

Les nouveaux quartiers, en haute banlieue, n’ont pas été épargnés. Evidemment pas dans les mêmes proportions que pour « la vieille ville ». Les intempéries savent, elles aussi, distinguer le riche du pauvre.

Décidément, 2015 est un millésime poisseux pour les habitants de Conakry déjà éprouvés par des décennies de malaria et près de deux ans d’Ebola.

Dans la nuit du 13 au 14 juin dernier, une tornade accompagnée des vents violents avait balayé la ville provoquant des dégâts matériels et humains considérables. Au moins un mort et des centaines de maisons détruites ou endommagées. De ces dégâts, l’opinion publique n’avait choisi de retenir qu’une histoire à dormir debout selon laquelle un manguier arraché par le vent se serait replanté tout seul dans un quartier de la capitale ! Œuvre signée des épiciers de la rumeur.

Cette banalisation des drames humains est caractéristique de Conakry, cité ineffable. Elle est révélatrice de la haute idée qu’ont les habitants et leurs dirigeants de la vie humaine. Ici tout est banal, puisque tout est banalisé.

Le citoyen qui balance des ordures dans les caniveaux destinés à drainer les eaux de ruissellement, c’est une banalité.

Les commis de l’Etat qui vendent des parcelles à des citoyens dans des zones réservées, le même Etat qui revient casser les constructions, c’est anodin.

Les femmes qui mangent et pataugent dans les détritus des marchés à longueur de journée, c’est banal.

Le taxi et ses passagers qui se tuent en s’encastrant dans la carcasse d’un camion-remorque garé au beau milieu de la chaussée, c’est un non-événement.

Les jeunes qui barrent la route pour jouer au foot et qui cassent les pare-brise des conducteurs, on s’en fout c’est banal.

Les militaires qui fendent les files de véhicules, roulant à tombeau ouvert dans les embouteillages, c’est vicinal.

Les petits délinquants de Madina qui font pleurer des femmes tous les jours en volant leur téléphone portable au nez et à la barbe des forces de sécurité, c’est rien.

Bref, en attendant d’être la capitale mondiale du livre en 2017, Conakry est la capitale de l’insouciance et du laisser-aller. Chacun fait ce qu’il veut en s’asseyant sur le droit des autres.

Le résultat est une anarchie à ciel ouvert qui règne sur une presqu’île de près de 50 km de long. Et quand les éléments de la nature se déchaînent comme cette fois, ils balaient tout sur leur passage ôtant par la même occasion le cache-sexe de notre invulnérabilité supposée.

A bien observer Conakry, la réalité saute aux yeux. C’est une ville qui a chassé un village. On le sent à travers la flore essentiellement constituée d’arbres fruitiers, plantés non pas pour embellir une quelconque rue, mais pour répondre à un besoin primaire : calmer la faim. Ce sont ces manguiers, avocatiers, et palmiers qui ont causé les plus gros dégâts dans la nuit du 13 au 14 juin dernier.

La « ville-village » continue pourtant de s’étendre sauvagement se livrant chaque jour à la férocité de la force destructrice de la nature.

Bien que la Guinée tout entière soit exposée constamment à des vents violents, à des inondations et à des séismes, le pays ne dispose d’aucun moyen sérieux pour prévenir ces catastrophes naturelles. Encore moins de plan d’évacuation de la ville de Conakry, cette bande de « Gaza » guinéenne à la merci des intempéries.

Notre plan Vigipirate ? Euh… Vigi quoi ? Et pour l’organisation des secours, revenez le 14 février pour en parler.

Samedi, 20 juillet 2013 (encore en juillet !) un séisme a frappé une bonne partie du pays et notamment la capitale Conakry. Il a fallu attendre plusieurs jours pour qu’un responsable de la Direction nationale de la géologie prenne la parole pour annoncer fièrement que selon ses collègues du Centre sismique de Mbour, au Sénégal, la magnitude du tremblement de terre était de 2,5 sur l’échelle de Richter (sic). Quelle prouesse !

Cette fois, c’est après une semaine de déluge que la Direction nationale de la météorologie (DNM) s’est fendue d’un communiqué pour nous dire quelle quantité de pluie nous avons prise dans la gueule durant les sept derniers jours. Je rappelle également qu’après la violente tornade de juin, ils ont eu la gentillesse de nous révéler la vitesse du vent qui nous a secoués : 90 km/h ! Merci chef.

A la décharge de ces services, il faut reconnaître qu’ils végètent dans un dénuement complet. Matériels obsolètes, vieillissement du personnel, manque d’investissement et de motivation. La DNM ne dispose même pas d’un site web ou d’une page Facebook (c’est gratuit non ?) pour publier ses communiqués post-dégâts !

Avez-vous croisé un élève guinéen qui aspire à devenir un Texan Camara, euh… pardon, un météorologue ? Ou bien un sismologue ? Ou encore un océanographe ? Tout le monde veut être journaliste, juriste, informaticien, banquier, minier, diamantaire, argentier, président, etc. Et on en est là.

En tout état de cause si vous attendez le bulletin météo d’avant le journal TV pour décider ou non de prendre votre parapluie à Conakry, c’est que vous êtes vraiment, mais alors vraiment mal barré !

Article initialement publié sur le blog de Alimou SOW

« Jeunes, efforcez-vous toujours de comprendre les hommes, et recherchez par tous les moyens la mutuelle compréhension ! Alors, nos différences, au lieu de nous séparer des autres, deviendront sources de complémentarité et d’enrichissement mutuel. »

Amadou Hampaté Ba, « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs »

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