Braves instituteurs, votre métier est un véritable sacerdoce…

PAYS : Côte d’Ivoire
DATE DE PUBLICATION : mercredi 10 mai 2017
CATEGORIE : Blog
THEME : Opinions

La journée mondiale dédiée aux enseignants est déjà loin. Ce billet est à mettre au compte des récits de voyages qui font découvrir l’amère réalité de vie professionnelle de certaine corporation : celles des infirmiers, des gendarmes, des instituteurs…

Dans la Côte d’Ivoire dite « émergente », où les salaires seraient les plus intéressants « de la sous-région », existent des contrées aux réalités ahurissantes, aux infrastructures choquantes, mais dont la présence témoigne de l’amour de leurs tenants, pour le métier qu’ils exercent.

Entre Ferkessédougou, ville de notre président de l’assemblée nationale et Kong, village de notre président, le tronçon est pénible mais le paysage pittoresque. Des cases rondes, des concessions de paysans éparses dans la nature composée de petits logis, des perdrix, des dindons dans leurs plus belles parures traversent brusquement la voie poussiéreuse.

Au constat de la petitesse des habitations qui se laissent voir au fils du voyage, je développe cette opinion que le nordiste a peur de l’espace. Il a peur de construire. Il se plait dans des espaces confinés, de petites maisons rondes, rectangles. Pourtant il dispose de vaste espace.

En face d’une pancarte indiquant que nous sommes à FINDELE, s/p de Nafana dans le département de Kong, entre des paillotes qui s’apparentent à des taudis d’orpailleurs clandestins, ou d’extracteurs de KOUTOUKOU, flotte le drapeau national Orange Blanc Vert, sur un mat soigneusement dressé. Les tenants de ce lieu ont pris le soin d’y faire une décoration de fortune avec des pierres.

Des enfants en uniforme mal uniformisé entrent et sortent, d’autres jouent entre les bâtiments. Au soupçon qu’ils sont photographiés, ils courent se réfugier sous leurs appâtâmes, sortent les têtes, se parlent en dioula, rient. Des hommes et des femmes, des instituteurs sans doute sortent, se dressent devant leur hangar, comme le chef de famille sort devant sa cour, quand il y a du bruit. Ces hommes voudraient s’enquérir des raisons des mouvements de leurs apprenants, du spectacle extérieur. Nous partons aussitôt.

Des kilomètres plus loin, nous entrons dans la circonscription de Ferkessedougou, le bled s’appelle LAMEKAHA 1. De loin on aperçoit une école en construction, au fond. Elle sera surement ouverte l’année prochaine, comme celle en face de FINDELE. Mais en attendant, les instituteurs n’ont pas voulu se tourner le pouce, prétexter qu’il n’existe pas d’infrastructure, bloquer l’accès au savoir à ces enfants broussards du Nord ivoirien, qui ont, même après 6 ans passé à l’école primaire, du mal à faire une phrase simple, sans y ajouter un peu de leur ethnie : le dioula, le senoufo, le lobi…
LAMEKAHA 1, les 6 niveaux sont représentés. CP1, CP2, CE1, CE2, CM1 et CM2. Les trois bâtiments de face font écrans aux autres. Un mur de briques mal jointes, une toiture de pailles trop veille et inflammable que des sachets noirs renforcent et des portes en une feuille de tôle. La présence de table-bancs très modernes, très chics, contraste avec le désordre agencé du décor de l’espace-classe. Comme si vous métier des fauteuils de luxe acheté à ORCA-DECO dans une maison de type SICOBOIS. Voilà l’école. A l’intérieur de chaque classe, ce vendredi, des enseignants accomplissent leur devoir. Les braves gens ont décidé de ne pas fermer boutique devant une clientèle dans le besoin.

Le décor de ces écoles invite à s’interroger sur les dispositions sécuritaires prise en amont, si toute fois, un vent violent, une pluie s’amenait. Aussi, faut-il penser à la sécurité du matériel didactique, et au mode de logements des enseignants qui acceptent de vivre et travailler dans ces zones difficiles.

En ces lieux travaillent de braves jeunes, souvent sans salaires durant au moins 2 ans quand ils ont le malheur de sortir d’un CAFOP. L’eau potable, le réseau téléphonique, l’électricité, un logement commode, …sont des luxes auxquels il ne faut pas rêver. Ils se débrouillent pour boire et rester en bonne santé l’eau qu’ils trouvent. Au prix de mille inclinaisons, gymnastiques et positions spectaculaires, ils se débrouillent pour capter un signal téléphonique pour avoir des informations. Des stocks de pétrole et les plaquettes solaires sont souvent présents dans leurs kits personnels. En dehors des heures de cours, l’ennui est le quotidien, sinon le temps les transforme en paysan.

Ces dernières années, la corporation des instituteurs à fait l’objet de nombreuses sorties – souvent- catastrophiques de la Ministre de tutelle. Face à leurs refus de certaines réformes, on a eu l’impression d’être dans des campagnes qui visent à dresser les parents d’élèves et l’opinion nationale contre les enseignants, masquant souvent les conditions incommodes et l’aspérité des zones où ils accomplissent leur devoir. Un excellent journaliste ivoirien, Andrée K. Sylvestre, s’était même invité au débat. Se présentant lui-même comme enfant d’enseignant, il a allégué que la raison du refus de certaines réformes, notamment les cours de mercredis, camouflait, la volonté des instituteurs de ne pas perdre leur Gombo de mercredi.

A la limite, il défendait, sans rien d’autre, le pouvoir qui l’employait. Savait-il aussi qu’a Lamékaha comme à Findelé, que les enseignants travaillent dans l’insécurité et l’inconfort absolus, sous des taudis ou dans classe de fortune ? Sait-il au moins que le temps d’attente du premier mandatement d’un instituteur est déraisonnables ? Surement, il ne faisait que de la communication politique. Rien de plus.

Braves instituteurs, le pays vous doit beaucoup. Le temps fera votre palabre.

Article initialement publié sur le blog de Aly COULIBALY

« La bière n’est pas une priorité. Qu’est-ce qu’on choisit, le mil pour manger ou le mil pour boire ? Je crois qu’il faut d’abord nourrir les gens. Ensuite on verra le sort de ceux qui veulent boire. Tous les burkinabè ne boivent pas de la bière, mais tous les burkinabè mangent chaque jour. Il y aura de la bière premièrement à condition que les gens aient fini de manger à leur faim, deuxièmement à condition que ce soit à partir de mil du Burkina. Est-ce qu’un régime politique sérieux peut avoir comme préoccupation principale le sort des buveurs de bière ? ».

Thomas SANKARA, le 4 octobre 1987

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